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dina
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Baliser notre parcours par la forme inattendue du poème c’est comme y glisser une caresse, réparatrice, apaisante… Elle nous sort de la prison où nos maux nous enferment; elle permet à ceux qui nous accompagnent ou nous croisent un regard plus juste peut-être, une présence différente, capable d’alléger ces jours aux teintes incertaines… Car entre cancer et “carcer”, la prison, le cachot… il n’y a qu’une lettre comme un ami me le rappelait.. Alors oui, les mots peuvent nous éviter l’enfermement né des maux et des regards qui ne sauraient pas…
“Que fais-tu de tes oranges amères” est un recueil destiné à donner la cartographie du parcours que nous traversons toutes pour ses étapes générales : l’attente, l’annonce, les interventions, les traitements lourds, le cataclysme de la perte du sein...
Ce texte se veut utile, pour nous toutes, en mettant des mots sur notre vécu. Mais ce texte se veut aussi écrit pour changer le regard de tous ceux qui n’éprouvent que malaise face au cancer et face à l’asymétrie dérangeante des femmes qu’il a mutilé.

Que fais-tu de tes oranges amères.

3 mai.

"Tiens
une étoile"
dit le doc

coté sein
coté cœur.

Bien sur! Je me dis
des étoiles j'en ai plein
dans la tête
dans le cœur.

Ha! Elle me dit
que j'ai de la chance
qu'elle ait saisi l'étoile
parmi tant de planètes.

Je me dis:
c'est donc
ma bonne étoile
qui trône et qui éclaire!

Assurément me disent
les battements
de mon cœur

déjà au diapason
de la moiteur
des mains

du docteur
qui recule et
se cache

derrière un débit
accéléré soudain.

Inutile stratagème
car déjà j'ai saisi

en ce 3 mai Taureau

que cette étoile nouvelle

a choisi de grandir
sous un signe cancer.

Téléphone ce matin

mauvais mauvais.

Trois jours à peine
depuis la biopsie.

Une secrétaire un peu gênée
qui me dit de venir

que le médecin m'attend.

Pas bon pas bon.

Je l'avais bien compris
mais là, sûr, je le sais :

c'est bien le crabe
qui squatte

et grandit en mon sein.

Dispensaire

médecin croisée
dans l'escalier

partie prendre un café
un gâteau peut-être.

Elle ne m'a pas vue

je ne l'ai pas arrêtée.

Pourtant je lui ai crié
dans ma tête:

« he doc
je suis là!

Tu as l'annonce à me faire!

Où pars-tu donc ainsi

étrangère et légère? » .

Tu n'as pas entendu

Alors j'attends
sur cette chaise
face à cette porte

où mon destin encore un peu
va basculer.

Mon mari est là
près de moi

il lit le journal
nerveusement .

Lui pense que je me trompe
peut-être

que ce n'est sûrement rien
au pire pas grand-chose.

Je m'accroche à cet avant
je veux qu'il dure en fait.

Je veux rester avant les mots
même si je sais déjà.
Car tout de même…

quand ce n'est pas encore dit
c'est un peu comme si

ça n'existait pas

n'est-ce pas?

Comme si je pouvais
revenir en arrière

remonter la machine
du temps
de ma vie.

Quoi refaire
que changer
pour une autre musique?

Je rêve d’un temps
interrompu, figé

il n'y aurait pas
de porte à franchir
de docteur à écouter
voire je pourrais m'enfuir.

Attendre
encore
juste un peu.

Prends ton café doc
n'arrive pas encore

s'il te plaît

laisse moi
encore

penser
que j'ai mal compris

que je n'ai pas saisi

ton allusion
à ma chance si grande

que je n'ai pas compris
tes regards

ta peur et ta gêne.

Laisse moi encore
dans ce passé cocon

celui d'avant le crabe.

Ça y est

je te vois
arrivant

avec ton café
et ton gâteau.

Tu nous fais entrer
dans ce bureau
où normalement
on ne fait pas entrer
les patients .

"C'est bon" dis-tu
à la secrétaire
c'est entendu

c'est entre nous

on sera mieux ainsi.

Tu poses ton café
ton gâteau
au milieu des piles
de dossiers

en ce lieu minuscule
que nous emplissons
tous les trois.

Les mots à entendre
encore tus
tourbillonnent dans l’espace

se cognent contre les murs.

Il y a une fenêtre derrière toi
je voudrais que les mots s'échappent.

Tu m'expliques que tu as faim,
ton besoin de manger

à cette heure…

Je souris
de te voir
si mince
si belle
si élégante.

Ça rendra plus agréable
la nouvelle.

Tu baisses le regard
sur ces pages que tu déplaces
et froisses

et je vois ta difficulté
à m'annoncer
à trouver les mots.

Pas simple
pour toi doc.

Alors
moi qui m'accrochais
tous ces derniers instants
à mon passé sans crabe

je t'ai interrompue

et je t'ai rassurée :

"ok, on avait tous compris
doc

c'était sûr, cette étoile
si caractéristique

on parle bien de crabe.

Alors dis moi
maintenant

dis moi
ce que je fais".

Tes mains se détendent
ton visage se déplisse.

Tu retrouves ton rôle de médecin

celui qui dirige
et conseille.

Tu n'es plus le messager
du destin

et moi je suis

déjà
dans demain.

Première opération
deuxième opération
jamais deux sans trois.

Cette fois c'est dit
dernière nuit
avant la mastec

comme l'appelle l'ami Pierre
qui me porte de loin.

C’est plus joli ainsi
abrégé

on oublie le tomie
donc…

Dernière nuit

une chambre à quatre
lumière blafarde

dire au revoir

en ce lieu
de non intimité
absolue.

Dire adieu

à cette partie de moi
qu'il faut laisser partir

la remercier
pour
toutes ces années
les émotions
les sensations

le parcours
partagé.

Sein que l'adolescente
observait
attentive
et oh combien pressée

sein de la femme
qui naît
sous la caresse
aimée

sein de la mère
comblée
qui regorge
de lait.

Remercier ce sein
soldat de première ligne

sentinelle
et vaillant
jusqu'au dernier instant

alertant
du processus
ironique et létal :

l'immortalité qui tue.

Ma main l'englobe
il est chaud et vivant.

Pourquoi ai-je laissé
le crabe s'y loger ?
Où donc ai-je échoué ?

Dernier matin
où je suis là
entière

telle que ma mère
et la nature m'ont faite.

Dernier merci

dernière caresse furtive
sous le drap vert

le liquide brûle mon bras
et je dors déjà .

Salle de chimio
arriver tôt
pour prendre la place
près de la fenêtre

histoire d’avoir
ce bout de ciel

ce peu de vert
où loger le regard.

Salle de chimio
fauteuils télé

nous sommes les lucarnes
d’une série à succès

et bien sur à suspens.

Moi qui prenais enfant
les livres par la fin

il me faut mettre en place
une parade
en urgence.

La réponse est unique
énorme et solennelle :
retourner en arrière
fouiller les épisodes

en tenant à la main
en torche
sentinelle

les questions
essentielles :

à quel moment me suis-je
présentée au casting ?

À quel carrefour de vie
ai-je manqué la sortie ?

Salle de fauteuils télés

projetés dans un film
pas vraiment programmé

sauf par la génétique
peut-être

et par les événements
grippés

dans les rouages
de nos pensées.

Alors surtout
garder

le premier rôle

ne pas laisser le crabe
nous voler la vedette

nous transformer

en figurant

marionnette
chiffon.

Salle de chimio
fauteuils télé

observer
décoder :

il y a les braves
et les trouillards

la grand-mère
et la toute jeune mère.

Il y a les anciens
et ceux qui arrivent

ceux qui ignorent encore
les règles de ce jeu

nous donnant
ce sentiment

de gloire
dérisoire

de faire partie de ceux
qui dominent ces lieux.

Salle de chimio
regards croisés

il y a ceux
qui ont encore leur cheveux

il y a les accompagnés
et ceux qui arrivent
seuls

par choix
par défi
ou parce que c’est ainsi.

Il y a le clown qui vient

et que je m’applique
à faire rire

pour lui faire oublier

pour gommer de ses yeux
les forces qui déclinent

poser un voile pudique
au miroir des adieux.

Et puis c’est décidé
c’est moi

qui serais le clown

avant lui
plus que lui

car c’est moi
qui n’ai rien

à faire
ici!

Car je vous le demande
vraiment

que suis-je entrée faire
en ce cirque ?

Chaque chimio
comme un tour de piste

encore

une fois encore
repousser les limites.

Alors oui
je renverse

les rôles :
viens clown
rigole!

C’est toi
plus que nous tous
qui a besoin
de rire

face à tous ces cranes
lisses

ces cranes perruqués.

Ne vois-tu pas
que nous sommes les clowns

de nos vies détournées ?

de nos corps amputés ?

Celui qui se bat

est trop occupé
pour pleurer.

c’est après qu’il pleure

peut-être.

Salle de chimio

salle de ballet

des infirmières

fortes
douces
sévères parfois

et pourtant
si fragiles
volubiles

quand elles ratent
nos veines.

Chimio

chimio qui cherche
à déprogrammer la série.

Série de chimio
contre série crabesque
première saison.

Surtout
faire
tout
pour éviter
une deuxième saison.

Alors traquons
le crabe

si semblable à un rat

qui ronge
se faufile et s’embusque

chassons le rat
traquons ses poils

suivons ses crottes
laissées sur le parcours

tuons le rat.

Peu importe les moyens
ce qui grillera avec
les écrans
les circuits

armes disproportionnées
et aveugles souvent

et tant pis pour les dégâts collatéraux.

La vraie vie quoi
comme à la télé

la guerre
comme on voit aux infos.

Chimio
série burlesque
qui me laisse
en lambeaux.

1,2,3
troisième chimio

déjà juste finie
et je me tiens aux murs
dans les couloirs
gris
incapable d’avancer.

Écarter
les regards croisés
qui me rendent pathétique
juste continuer

trouver la porte

la sortie

arriver au taxi
du taxi à mon lit.

Chimio 4

finie la salle
des fauteuils télé

promo chimio

salle des lits

sans supplément
cadeau maison

car là assurément
ma lucarne se noie.

D’ailleurs fini

on arrête tout

car tu as bien failli
éteindre ma télé.

Même le réparateur
reste déconcerté

face à tellement de pannes
qui lui semblent incongrues

quasi inexpliquées…

Fichue télé
pense-t-il.

Presque télé fichue !

1,2,3,4

Jeu de chimio

jeu de marelle

vite retrouver la terre

en évitant le ciel.

Soyons gentil tout de même
et saluons l’artiste

elle a tenu pas mal
pour une jeune novice

qui découvre brutalement
qu’elle passe seule à la caisse.

Ecrire

écrire sur un carnet

pour ne pas oublier

d’éviter désormais

les séries à succès

les navets
les pavés

même pour combler les blancs.

Car c’est quoi ce cancer ?

cette matière créée
qui se veut immortelle ?

Créée
pour combler

quel vide ?

Quel manque ?

Quel espace
oublié ?

Ecrire

écrire sur un carnet
pour ne pas oublier

de remplir
à la place

de l’espace
vaquant

des pages
blanches.

1,2,3

Expulser le cancer

comme on accouche

seule.

Maison 8

huit mois
déjà
amazone

et les mots
encore

qui ne sortent pas

avalés

comme cette douleur

détournés

comme ce regard

qui ne s'attarde jamais
longtemps

sur la plaie

refermée
et hurlante

sur cette barre
restée en travers

sur ce creux
en ce vide

où s'écrasent
les mots

où s'engouffrent
et s'épuisent

les silences.

Pourtant
il faudra

que le temps se passe

que les yeux
et les doigts

témoignent
et s'égarent

en cet espace
qui me reste

inconnu
terre indéchiffrée

marquée
par le sillon

salvateur
et brutal.

Pourtant
il faudra

accepter l'abandon
de cette glaise

qui ne finira pas
avec moi

mais qui gît déjà

sur des lames
fines

terreur
assassine
dans le tiroir réfrigéré
d'un monde
dit

hospitalier.

Pour ça
il faudra

que le regard
se pose

en une pause
infinie
de tendresse

dessinant
cette frontière
nouvelle

qui met soudain
mon cœur

à portée
de la main

caressant le fantôme
d'un sein.

Pour moi
il faudra
enfin.

Lettre au compagnon

j'ai attendu
ton regard

ou ta main

pour accepter
ce vide

pour le penser

pour l'habiller peut-être

tu me les refuses
l'un et l'autre

refus couperet

dont le souffle
nous amène

lentement

vers l'insidieuse
question

qui partira
le premier

ou bien
guérira-t-on

Qu’as-tu fait
de tes oranges amères ?

J’ai fait mon encre
dit le Poète.

Ainsi elles me transforment

Utiles
Passagères.

Dina
Mars 2010 copyright
Tous droits reservés

Portrait de sitelle
sitelle
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Inscription: 27/12/2009
ven, 2010-10-29 12:54

C'est magnifique, il faut le proposer (en partie, bien sûr, en ne gardant que ce qui porte, j'allais dire, le plus fort, mais tout est fort dedans, donc ce qui fera vibrer l'auditeur, il faut le proposer comme texte de slam.

http://www.welovewords.com/

#1
Portrait de dina
dina
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Inscription: 29/10/2010
ven, 2010-10-29 13:51

Merci Marie-Claude pour ton regard et cette piste..:)
En fait.. le texte est sorti ici sans les interlignes.. respirations véritables, nécessaires et amenant Sens aussi.. et qui existent dans le recueil, soulageant fortement le lecteur aussi..;))
Il faudrait peut-être que je crée un blog en fait, pour arriver à respecter les espaces du texte original. Mais je n'ai pas compris ici comment créer un nouveau sujet dans la section blog..:)
Merci encore :)) Je vais aller voir ce site de slam :))

#2
Portrait de sitelle
sitelle
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Inscription: 27/12/2009
ven, 2010-10-29 13:59

Ce n'est pas ici que tu peux créer un blog, c'est trop limité, à quelques posts. Demande à Monsieur Google, canalblog en fait, ainsi que overblog, et bien sur wordpress. Moi, pour mon site, mais on peut faire aussi un blog seul, j'ai choisi weebly. Parce que c'est sans pub et le coût raisonnable. Ce sont tous des éditeurs de site/blog gratuits, mais il faut payer l'hébergement qui permet aussi le référencement sur les moteurs de recherche. Pour modèle, si tu te sens la fibre écrivaine, visite le blog ami, sans rapport avec le cancer, mais avec l'aventure, que tu trouveras à l'adresse: http://laoujetemmenerai.free.fr; il est super et peut te donner des idées de mise en page et tout. Mais il faut être patient, même pour un blog, et bien organisé pour les documents.
A mon avis, ce que tu écris mérite plus que l'espace blog de ce site. alors essaie de te lancer.

#3
Portrait de dina
dina
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Inscription: 29/10/2010
ven, 2010-10-29 14:17

Merci :) je vais regarder :)

#4
Portrait de thierry36700
thierry36700
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Inscription: 21/07/2010
ven, 2010-10-29 23:29

bonsoir,
Comme d'habitude depuis le peu de temps que je la connais, c'est à Marie Claude que je dois cette lecture un peu tardive. Quelle en soit remerciée. Je suis un forçat de la lecture, la relecture est chez moi une absolue nécessité pour découvrir la richesse d'un texte. Je reviendrais donc vous visiter. Vos mots parlent à nos coeurs d'une douloureuse réalité et par la magie de votre plume vous y faite entrer une poésie bouleversante. Merci de ce texte qui mérite bien des louanges.

Tout moment est dernier, parce qu'il est unique[Marguerite Yourcenar]

#5
Portrait de dina
dina
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Inscription: 29/10/2010
sam, 2010-10-30 01:57

Merci Thierry de ces mots.. Le lecteur est l'accoucheur du texte...Il lui donne vie chaque fois qu'il s'y pose..
Et comme l'absence de respirations du texte tel qu'il est retranscrit ici rend la lecture difficile et partielle (les espaces vides n'ont pas moins de sens que les mots...) je viens juste de démarrer un blog ;) (je ne maitrise pas encore vraiment la technique du blog.. mais vous y trouverez ce texte avec ses respirations et ses silences.. :) http://dinasirat.unblog.fr/

J'aimerais d'ailleurs ne laisser qu'un extrait de ce recueil ici finalement vue la transcription qui le dénature beaucoup... Et ceux qui seront touchés par cet extrait pourraient poursuivre tranquillement leur lecture sur mon blog... Comment pourrais-je modifier mon premier message?

#6
Portrait de Aurianne
Aurianne
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Inscription: 12/01/2012
sam, 2012-01-14 23:16

Merci, Dina, pour ce merveilleux texte !

Aurianne

#7