Catherine Cerisey parle à travers un blog intelligent, bien documenté et très humain du cancer du sein.
“Que fais-tu de tes oranges amères”
- ven, 2010-10-29 10:30Baliser notre parcours par la forme inattendue du poème c’est comme y glisser une caresse, réparatrice, apaisante… Elle nous sort de la prison où nos maux nous enferment; elle permet à ceux qui nous accompagnent ou nous croisent un regard plus juste peut-être, une présence différente, capable d’alléger ces jours aux teintes incertaines… Car entre cancer et “carcer”, la prison, le cachot… il n’y a qu’une lettre comme un ami me le rappelait.. Alors oui, les mots peuvent nous éviter l’enfermement né des maux et des regards qui ne sauraient pas…
“Que fais-tu de tes oranges amères” est un recueil destiné à donner la cartographie du parcours que nous traversons toutes pour ses étapes générales : l’attente, l’annonce, les interventions, les traitements lourds, le cataclysme de la perte du sein...
Ce texte se veut utile, pour nous toutes, en mettant des mots sur notre vécu. Mais ce texte se veut aussi écrit pour changer le regard de tous ceux qui n’éprouvent que malaise face au cancer et face à l’asymétrie dérangeante des femmes qu’il a mutilé.
Que fais-tu de tes oranges amères.
3 mai.
"Tiens
une étoile"
dit le doc
coté sein
coté cœur.
Bien sur! Je me dis
des étoiles j'en ai plein
dans la tête
dans le cœur.
Ha! Elle me dit
que j'ai de la chance
qu'elle ait saisi l'étoile
parmi tant de planètes.
Je me dis:
c'est donc
ma bonne étoile
qui trône et qui éclaire!
Assurément me disent
les battements
de mon cœur
déjà au diapason
de la moiteur
des mains
du docteur
qui recule et
se cache
derrière un débit
accéléré soudain.
Inutile stratagème
car déjà j'ai saisi
en ce 3 mai Taureau
que cette étoile nouvelle
a choisi de grandir
sous un signe cancer.
Téléphone ce matin
mauvais mauvais.
Trois jours à peine
depuis la biopsie.
Une secrétaire un peu gênée
qui me dit de venir
que le médecin m'attend.
Pas bon pas bon.
Je l'avais bien compris
mais là, sûr, je le sais :
c'est bien le crabe
qui squatte
et grandit en mon sein.
Dispensaire
médecin croisée
dans l'escalier
partie prendre un café
un gâteau peut-être.
Elle ne m'a pas vue
je ne l'ai pas arrêtée.
Pourtant je lui ai crié
dans ma tête:
« he doc
je suis là!
Tu as l'annonce à me faire!
Où pars-tu donc ainsi
étrangère et légère? » .
Tu n'as pas entendu
Alors j'attends
sur cette chaise
face à cette porte
où mon destin encore un peu
va basculer.
Mon mari est là
près de moi
il lit le journal
nerveusement .
Lui pense que je me trompe
peut-être
que ce n'est sûrement rien
au pire pas grand-chose.
Je m'accroche à cet avant
je veux qu'il dure en fait.
Je veux rester avant les mots
même si je sais déjà.
Car tout de même…
quand ce n'est pas encore dit
c'est un peu comme si
ça n'existait pas
n'est-ce pas?
Comme si je pouvais
revenir en arrière
remonter la machine
du temps
de ma vie.
Quoi refaire
que changer
pour une autre musique?
Je rêve d’un temps
interrompu, figé
il n'y aurait pas
de porte à franchir
de docteur à écouter
voire je pourrais m'enfuir.
Attendre
encore
juste un peu.
Prends ton café doc
n'arrive pas encore
s'il te plaît
laisse moi
encore
penser
que j'ai mal compris
que je n'ai pas saisi
ton allusion
à ma chance si grande
que je n'ai pas compris
tes regards
ta peur et ta gêne.
Laisse moi encore
dans ce passé cocon
celui d'avant le crabe.
Ça y est
je te vois
arrivant
avec ton café
et ton gâteau.
Tu nous fais entrer
dans ce bureau
où normalement
on ne fait pas entrer
les patients .
"C'est bon" dis-tu
à la secrétaire
c'est entendu
c'est entre nous
on sera mieux ainsi.
Tu poses ton café
ton gâteau
au milieu des piles
de dossiers
en ce lieu minuscule
que nous emplissons
tous les trois.
Les mots à entendre
encore tus
tourbillonnent dans l’espace
se cognent contre les murs.
Il y a une fenêtre derrière toi
je voudrais que les mots s'échappent.
Tu m'expliques que tu as faim,
ton besoin de manger
à cette heure…
Je souris
de te voir
si mince
si belle
si élégante.
Ça rendra plus agréable
la nouvelle.
Tu baisses le regard
sur ces pages que tu déplaces
et froisses
et je vois ta difficulté
à m'annoncer
à trouver les mots.
Pas simple
pour toi doc.
Alors
moi qui m'accrochais
tous ces derniers instants
à mon passé sans crabe
je t'ai interrompue
et je t'ai rassurée :
"ok, on avait tous compris
doc
c'était sûr, cette étoile
si caractéristique
on parle bien de crabe.
Alors dis moi
maintenant
dis moi
ce que je fais".
Tes mains se détendent
ton visage se déplisse.
Tu retrouves ton rôle de médecin
celui qui dirige
et conseille.
Tu n'es plus le messager
du destin
et moi je suis
déjà
dans demain.
Première opération
deuxième opération
jamais deux sans trois.
Cette fois c'est dit
dernière nuit
avant la mastec
comme l'appelle l'ami Pierre
qui me porte de loin.
C’est plus joli ainsi
abrégé
on oublie le tomie
donc…
Dernière nuit
une chambre à quatre
lumière blafarde
dire au revoir
en ce lieu
de non intimité
absolue.
Dire adieu
à cette partie de moi
qu'il faut laisser partir
la remercier
pour
toutes ces années
les émotions
les sensations
le parcours
partagé.
Sein que l'adolescente
observait
attentive
et oh combien pressée
sein de la femme
qui naît
sous la caresse
aimée
sein de la mère
comblée
qui regorge
de lait.
Remercier ce sein
soldat de première ligne
sentinelle
et vaillant
jusqu'au dernier instant
alertant
du processus
ironique et létal :
l'immortalité qui tue.
Ma main l'englobe
il est chaud et vivant.
Pourquoi ai-je laissé
le crabe s'y loger ?
Où donc ai-je échoué ?
Dernier matin
où je suis là
entière
telle que ma mère
et la nature m'ont faite.
Dernier merci
dernière caresse furtive
sous le drap vert
le liquide brûle mon bras
et je dors déjà .
Salle de chimio
arriver tôt
pour prendre la place
près de la fenêtre
histoire d’avoir
ce bout de ciel
ce peu de vert
où loger le regard.
Salle de chimio
fauteuils télé
nous sommes les lucarnes
d’une série à succès
et bien sur à suspens.
Moi qui prenais enfant
les livres par la fin
il me faut mettre en place
une parade
en urgence.
La réponse est unique
énorme et solennelle :
retourner en arrière
fouiller les épisodes
en tenant à la main
en torche
sentinelle
les questions
essentielles :
à quel moment me suis-je
présentée au casting ?
À quel carrefour de vie
ai-je manqué la sortie ?
Salle de fauteuils télés
projetés dans un film
pas vraiment programmé
sauf par la génétique
peut-être
et par les événements
grippés
dans les rouages
de nos pensées.
Alors surtout
garder
le premier rôle
ne pas laisser le crabe
nous voler la vedette
nous transformer
en figurant
marionnette
chiffon.
Salle de chimio
fauteuils télé
observer
décoder :
il y a les braves
et les trouillards
la grand-mère
et la toute jeune mère.
Il y a les anciens
et ceux qui arrivent
ceux qui ignorent encore
les règles de ce jeu
nous donnant
ce sentiment
de gloire
dérisoire
de faire partie de ceux
qui dominent ces lieux.
Salle de chimio
regards croisés
il y a ceux
qui ont encore leur cheveux
il y a les accompagnés
et ceux qui arrivent
seuls
par choix
par défi
ou parce que c’est ainsi.
Il y a le clown qui vient
et que je m’applique
à faire rire
pour lui faire oublier
pour gommer de ses yeux
les forces qui déclinent
poser un voile pudique
au miroir des adieux.
Et puis c’est décidé
c’est moi
qui serais le clown
avant lui
plus que lui
car c’est moi
qui n’ai rien
à faire
ici!
Car je vous le demande
vraiment
que suis-je entrée faire
en ce cirque ?
Chaque chimio
comme un tour de piste
encore
une fois encore
repousser les limites.
Alors oui
je renverse
les rôles :
viens clown
rigole!
C’est toi
plus que nous tous
qui a besoin
de rire
face à tous ces cranes
lisses
ces cranes perruqués.
Ne vois-tu pas
que nous sommes les clowns
de nos vies détournées ?
de nos corps amputés ?
Celui qui se bat
est trop occupé
pour pleurer.
c’est après qu’il pleure
peut-être.
Salle de chimio
salle de ballet
des infirmières
fortes
douces
sévères parfois
et pourtant
si fragiles
volubiles
quand elles ratent
nos veines.
Chimio
chimio qui cherche
à déprogrammer la série.
Série de chimio
contre série crabesque
première saison.
Surtout
faire
tout
pour éviter
une deuxième saison.
Alors traquons
le crabe
si semblable à un rat
qui ronge
se faufile et s’embusque
chassons le rat
traquons ses poils
suivons ses crottes
laissées sur le parcours
tuons le rat.
Peu importe les moyens
ce qui grillera avec
les écrans
les circuits
armes disproportionnées
et aveugles souvent
et tant pis pour les dégâts collatéraux.
La vraie vie quoi
comme à la télé
la guerre
comme on voit aux infos.
Chimio
série burlesque
qui me laisse
en lambeaux.
1,2,3
troisième chimio
déjà juste finie
et je me tiens aux murs
dans les couloirs
gris
incapable d’avancer.
Écarter
les regards croisés
qui me rendent pathétique
juste continuer
trouver la porte
la sortie
arriver au taxi
du taxi à mon lit.
Chimio 4
finie la salle
des fauteuils télé
promo chimio
salle des lits
sans supplément
cadeau maison
car là assurément
ma lucarne se noie.
D’ailleurs fini
on arrête tout
car tu as bien failli
éteindre ma télé.
Même le réparateur
reste déconcerté
face à tellement de pannes
qui lui semblent incongrues
quasi inexpliquées…
Fichue télé
pense-t-il.
Presque télé fichue !
1,2,3,4
Jeu de chimio
jeu de marelle
vite retrouver la terre
en évitant le ciel.
Soyons gentil tout de même
et saluons l’artiste
elle a tenu pas mal
pour une jeune novice
qui découvre brutalement
qu’elle passe seule à la caisse.
Ecrire
écrire sur un carnet
pour ne pas oublier
d’éviter désormais
les séries à succès
les navets
les pavés
même pour combler les blancs.
Car c’est quoi ce cancer ?
cette matière créée
qui se veut immortelle ?
Créée
pour combler
quel vide ?
Quel manque ?
Quel espace
oublié ?
Ecrire
écrire sur un carnet
pour ne pas oublier
de remplir
à la place
de l’espace
vaquant
des pages
blanches.
1,2,3
Expulser le cancer
comme on accouche
seule.
Maison 8
huit mois
déjà
amazone
et les mots
encore
qui ne sortent pas
avalés
comme cette douleur
détournés
comme ce regard
qui ne s'attarde jamais
longtemps
sur la plaie
refermée
et hurlante
sur cette barre
restée en travers
sur ce creux
en ce vide
où s'écrasent
les mots
où s'engouffrent
et s'épuisent
les silences.
Pourtant
il faudra
que le temps se passe
que les yeux
et les doigts
témoignent
et s'égarent
en cet espace
qui me reste
inconnu
terre indéchiffrée
marquée
par le sillon
salvateur
et brutal.
Pourtant
il faudra
accepter l'abandon
de cette glaise
qui ne finira pas
avec moi
mais qui gît déjà
sur des lames
fines
terreur
assassine
dans le tiroir réfrigéré
d'un monde
dit
hospitalier.
Pour ça
il faudra
que le regard
se pose
en une pause
infinie
de tendresse
dessinant
cette frontière
nouvelle
qui met soudain
mon cœur
à portée
de la main
caressant le fantôme
d'un sein.
Pour moi
il faudra
enfin.
Lettre au compagnon
j'ai attendu
ton regard
ou ta main
pour accepter
ce vide
pour le penser
pour l'habiller peut-être
tu me les refuses
l'un et l'autre
refus couperet
dont le souffle
nous amène
lentement
vers l'insidieuse
question
qui partira
le premier
ou bien
guérira-t-on
Qu’as-tu fait
de tes oranges amères ?
J’ai fait mon encre
dit le Poète.
Ainsi elles me transforment
Utiles
Passagères.
Dina
Mars 2010 copyright
Tous droits reservés
Merci Marie-Claude pour ton regard et cette piste..:)
En fait.. le texte est sorti ici sans les interlignes.. respirations véritables, nécessaires et amenant Sens aussi.. et qui existent dans le recueil, soulageant fortement le lecteur aussi..;))
Il faudrait peut-être que je crée un blog en fait, pour arriver à respecter les espaces du texte original. Mais je n'ai pas compris ici comment créer un nouveau sujet dans la section blog..:)
Merci encore :)) Je vais aller voir ce site de slam :))
Ce n'est pas ici que tu peux créer un blog, c'est trop limité, à quelques posts. Demande à Monsieur Google, canalblog en fait, ainsi que overblog, et bien sur wordpress. Moi, pour mon site, mais on peut faire aussi un blog seul, j'ai choisi weebly. Parce que c'est sans pub et le coût raisonnable. Ce sont tous des éditeurs de site/blog gratuits, mais il faut payer l'hébergement qui permet aussi le référencement sur les moteurs de recherche. Pour modèle, si tu te sens la fibre écrivaine, visite le blog ami, sans rapport avec le cancer, mais avec l'aventure, que tu trouveras à l'adresse: http://laoujetemmenerai.free.fr; il est super et peut te donner des idées de mise en page et tout. Mais il faut être patient, même pour un blog, et bien organisé pour les documents.
A mon avis, ce que tu écris mérite plus que l'espace blog de ce site. alors essaie de te lancer.
Merci :) je vais regarder :)
bonsoir,
Comme d'habitude depuis le peu de temps que je la connais, c'est à Marie Claude que je dois cette lecture un peu tardive. Quelle en soit remerciée. Je suis un forçat de la lecture, la relecture est chez moi une absolue nécessité pour découvrir la richesse d'un texte. Je reviendrais donc vous visiter. Vos mots parlent à nos coeurs d'une douloureuse réalité et par la magie de votre plume vous y faite entrer une poésie bouleversante. Merci de ce texte qui mérite bien des louanges.
Merci Thierry de ces mots.. Le lecteur est l'accoucheur du texte...Il lui donne vie chaque fois qu'il s'y pose..
Et comme l'absence de respirations du texte tel qu'il est retranscrit ici rend la lecture difficile et partielle (les espaces vides n'ont pas moins de sens que les mots...) je viens juste de démarrer un blog ;) (je ne maitrise pas encore vraiment la technique du blog.. mais vous y trouverez ce texte avec ses respirations et ses silences.. :) http://dinasirat.unblog.fr/
J'aimerais d'ailleurs ne laisser qu'un extrait de ce recueil ici finalement vue la transcription qui le dénature beaucoup... Et ceux qui seront touchés par cet extrait pourraient poursuivre tranquillement leur lecture sur mon blog... Comment pourrais-je modifier mon premier message?
Merci, Dina, pour ce merveilleux texte !
Aurianne
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Les cancers de la peau
Entrée libre. 15h, salle Oncora, centre Léon Bérard, Lyon
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Courir pour elles
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mai 27 2012 -
Activité physique et cancer
Entrée libre. 14h30, salle Oncora, centre Léon Bérard, Lyon
jui 07 2012
Sites amis
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L’association a pour but de contribuer à la reconstruction identitaire des femmes atteintes d’un cancer, en particulier d’un cancer du sein, grâce à un partage d’expérience, et par la diffusion de tout type d'informations
-
Ce site a été créé sous l'impulsion du Pr David Azria, professeur au Centre de lutte Contre le Cancer de Montpellier, dans le but d’apporter une information adaptée et exhaustive aux patients atteints de cancer et à leur entourage.
-
Le Kiosque Info Cancer de Toulouse a pour mission d'accueillir les personnes en souffrance, de les informer, et de développer la recherche en sciences humaines autour du cancer.
-
Une association qui aide à briser l'isolement des jeunes malades et de leurs proches.





C'est magnifique, il faut le proposer (en partie, bien sûr, en ne gardant que ce qui porte, j'allais dire, le plus fort, mais tout est fort dedans, donc ce qui fera vibrer l'auditeur, il faut le proposer comme texte de slam.
http://www.welovewords.com/
Marie-Claude.
http://www.entreaccompagnants.com