La ligne est invisible, et pourtant elle est là entre les bien-portants et moi. Comme si en embrassant le cancer à pleine bouche, je m’étais fiancée pour toujours à une forme de marginalité. Je suis bien décidée à rester ancrée dans l’existence, mais il n’empêche, je reste rivée de « l’autre côté », celui du monde des malades. D’ailleurs, les autres ne m’envisagent-ils pas à travers ce prisme ?




Désormais, ils me pensent au travers de cette étiquette visqueuse nommée « cancer ».  Pas seulement, bien sûr. Car j’ai à cœur, non de leur faire oublier, mais de leur rappeler que je suis moi, avant tout. La même, ou presque. Car en réalité, j’ai changé. En effet, pour être honnête, ma vie a pris aussi de nouvelles saveurs : elle est plus riche, plus dense, pleine de petits bonheurs autrefois à peine effleurés. Je fais des choix, envisage des tournants insensés dans cette société si pétrie par la peur du lendemain, bref, je tente de vivre plus en harmonie avec moi-même. Je balaye plus facilement les petits incidents, si insignifiants à bien y regarder. Bien sûr, il m’arrive de me hisser sur la pointe des pieds pour regarder de l’autre côté. Et d’envier, un peu, tous ceux qui ne flirtent pas avec les odeurs de Bétadine, ne volent pas de rendez-vous en rendez-vous intimes avec scanners, prises de sang et autres perfusions ; ne connaissent pas ces jours où la fatigue enserre jusqu’à terrasser ;  n’ont pas à assumer ces pics d’angoisse avant des résultats médicaux… Mais qu’y faire ? Je suis bien trop petite pour escalader le mur du destin. Alors, ma différence en bandoulière, j’ai décidé d’aimer plus que jamais la vie, tout simplement. Anouchka

Commentaires : (3)

Portrait de isilda95

Il y a donc deux rives à cette mer houleuse que nous traversons, Anouchka, une rive des possibles et une rive de patience, d'attente et d'espoir. Deux plages, l'une ou l'on bronze sereinement et l'autre ou l'on se protège des rayons du soleil, l'une ou l'on mange dans des restos 4 étoiles et l'autre ou l'on se préserve de toutes odeurs. Sur cette mer houleuse, mon radeau vogue au gré du vent, tantôt il me ramène près des rives de l'insouciance et tantôt, il se couche, perdu et fâtigué sur des cailloux acérés. Comme il est dur de marcher quand nos pieds sont lacérés et que nul ne vient panser nos blessures mais comme il est aisé de regarder le ciel et d'y voir la vie, la sentir encore envahir nos veines, ressentir le vent et se laisser bercer par le chant des oiseaux. Notre monde nous ramène à la vie et j'espère, Anouchka, que la vie nous ramènera au monde.

isilda

Portrait de Sonny

Je viens de perdre mon campagnon d'un cancer. Il avait 22ans. Aujourd'hui on me dit qu'avec le temps le deuil partira et que je reussirais a revivre sans ou a vivre avec...
Tout comme ses deux temoignages je resens un besoin de ne pas oublier...Imaginer ma vie sans le cancer???Impossible. Elle fait partie de moi pour toujours. Meme si je n'ai pas été malade, j'ai vecu le quotidien et j'ai accompagné jusqu'au dernier souffle un malade qui ma fait découvrir le bonheur de vivre.Cette période si douloureuse m'a fait devenir ce que je suis aujourd'hui et meme si je n'en parle pas tous les jours et a tout le monde elle est dans mes veines a tout jamais. Elle m'a appris sur la vie et sur ce que je voulais faire de cette vie si precieuse.

Sonny
Ancienne compagne d'un malade décédé d'un cancer
23 ans

Portrait de cerOnac

et être soi... être soi-même... s'autoriser à vivre pleinement chaque instant sans attendre, sans remettre à demain ! Parfois, j'aimerais que le cancer ne soit pas venu frapper à ma porte, j'aimerais me vautrer de nouveau dans cette insconscience où je baignais ! et à d'autres moments, finalement de plus en plus souvent, j'apprécie à sa juste valeur, cette conscience aigüe que la maladie m'a apportée et qui m'a (et me) fait grandir... oserai-je dire me fait m'aimer de jour en jour ? et par là même d'aimer la vie, et d'aimer vivre...

cerOnac
"On ne voit bien qu'avec le coeur... L'essentiel est invisible pour les yeux"
"seules comptent les minutes qui ressemblent à ce que tu seras"
"On peut construire quelque chose de beau avec les pierres qui entravent le chemin"