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Lydia Flem, psychanalyste et membre de l’Académie Royale de Belgique, aime dans ses livres toucher à l’intimité des êtres. Dans sa trilogie familiale (1), elle explorait les thèmes de l’héritage, des enfants qui s’en vont, de la maison qui se vide. Dans La Reine Alice, elle nous plonge cette fois dans l’intimité de la maladie, avec le ton malicieux et initiatique du conte philosophique.

Comme Alice, Lydia Flem a plus d’un tour dans son sac. Ecrivain, elle est aussi photographe plasticienne, et l’aventure de sa dernière publication a commencé avec son appareil photo, appelé « l’Attrape –Lumière ». Ce conte est donc né d’images, que l’on découvre d’ailleurs en partie à la fin du livre ; Toutes ont été prises et ressenties pendant la maladie, car écrire pendant les traitements était trop pénible. On voit bien d’ailleurs au début du roman comment La Plume, devenu un personnage animé du livre tout comme d’autres objets, se joue de la narratrice. Elle court devant elle, la fatigue, ne l’écoute pas tout à fait, ne répond plus.
Une plongée dans la mise en abyme
Pourquoi le conte ? « La forme du conte était sans doute tapie en moi depuis que je suis toute petite », dit Lydia Flem. Nul doute que La psychanalyse des contes de fée œuvre ici comme chez Charles Perrault… et débute par ce qui résonne comme notre pire cauchemar. Derrière le « Qu’on lui coupe la tête » prononcé chez Lewis Carroll par l’affreuse Reine rouge, on entendrait presque le docteur H. éructer : « Qu’on lui coupe le sein ! ». « Les contes sont souvent des cauchemars, ils disent comment faire face à l’adversité, au danger, aux situations inquiétantes. Or on n’a pas de mode d’emploi face à l’adversité, on doit trouver la force en soi » dit Lydia. Alice – face à l’effroi du cancer qui la fait passer de l’autre côté du miroir – trouve sa force dans l’imaginaire, la rêverie, la malice, l’humour.
Tout est mis en abyme et cascade de poupées russes dans ce texte à tiroirs : l’auteur s’emboîte dans le narrateur qui s’emboîte dans Alice qui s’emboîte dans la Reine, qui porte un turban, comme La Fornarina de Raphaël, qui naît sous La Plume, clin d’œil à la féminité…
Un temps détraqué
Au Pays des Merveilles comme au Pays des Enfants Perdus, le temps n’est plus le même. Il s’écoule autrement. On suit donc Alice dans ce dédale des jours au temps infini, éclaté, déréglé, pulvérisé qu’il est comme quand on apprend une nouvelle de cette ampleur et que tout se retrouve à l’envers, sens dessus-dessous… « Ecrivaine, voulez-vous dire, car vaine vous l’êtes », se moque son voisin. Pourtant, son texte extrêmement littéraire et poétique nous charme et nous emporte, au grès des Chimio 1, Chimio 2, Chimio 3, il y en aura 6 en tout, programmées par le Grand Chimiste, en déjouant le Grincheux, les Contrôleurs, le Roi Blanc, la Licorne, le Ver à soie et bien sûr le Lapin en retard… De toutes les façons rien ne sert de courir, puisqu’il faut accepter de se perdre au milieu du terrible Labyrinthe des Agitations Vaines, avant de subir Lady Cobalt, et d’atterrir enfin dans la Forêt du Pas à Pas de la Convalescence…
Merveilleux conte de l’Ecume des jours ! Dans une langue d’une richesse incroyable et nouvelle, Lydia Flem raconte avec intensité et drôlerie un sujet grave, elle s’interroge sur le parcours de la « patiente » impatiente, tombe le masque sur l’apparence physique, la fatigue, la douleur… et garde un voile pudique, toujours courtois, sur les sentiments qui l’habitent telle la très polie Alice chez Lewis Carroll.
A la sortie du terrier, la lumière
« Elle ne possédait aucun plan, aucune carte pour savoir où aller, comment se diriger sur l’échiquier de la Maison du Miroir. Devait-elle d’abord accepter de s’égarer ? Etait-ce cela le commencement, la première consigne : oser l’égarement, oser perdre et se perdre. S’enfoncer dans un non-lieu, ne pas s’épuiser à tourner en rond, à chercher une improbable issue. Il n’y en avait pas », lit-on dans le Labyrinthe des Agitations Vaines… C’est donc cela le message sous-jacent du conte de la Reine Alice au pays de l’absurde de la maladie, au pays du non-sens de la souffrance, l’imagination et la drôlerie peuvent y pousser, encore faut-il accepter de s’abandonner. Dans la suite écrite par Lewis Carroll aux Aventures d’Alice, De l’Autre côté du Miroir, de pion balancé dans le trou du terrier, Alice devient Reine. Comme si, une fois passée l’acceptation de la maladie – qui n’est pas résignation loin de là ! – une fois qu’on a traversé tous ces événements, on pouvait prendre de la hauteur et devenir le maître de sa vie…
Stéphanie Honoré
(1) Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004), Lettres d’amour en héritage (2006), Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils (2009), tous publiés au Seuil
La Reine Alice de Lydia Flem, Editions du Seuil, collection La Librairie du XXIe siècle.
© photo Hugues Vas
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Publié dans : Le Bureau > Bibliothèque
Tags : Roman, Psychanalyse, Philosophie, Lydia Flem, Livre, Conte, Cancer, Alice Au Pays Du Cancer
Publié le 07/04/2011 à 7h32 - Dernière modification le 12/05/2011 à 12h48
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